Les feuilles pas mortes

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dimanche 16 mars 2014

Les Chaussures italiennes - Henning Mankell

chaussuresitaliennes.jpgVoici un livre qui m'avait été conseillé plus d'une fois. Je l'ai donc offert à mon père puis le lui ai emprunté pour le lire. Son verdict : "il est bien mais sans plus". Le mien : "ben zut alors, j'aurais mieux fait de lui acheter autre chose, encore une déception".
Oui, j'ai été déçue, entre autres parce que j'ai eu quasi en permanence l'impression de lire un scénario de film gentillet où l'on nous répète à l'envi que la vie, c'est précieux (ah bon), qu'il faut en profiter et qu'il n'est jamais trop tard pour renouer avec des personnes qui ont marqué nos vies. Et je passe les scènes, oui, les scènes, où le lecteur imagine très bien comment on pourrait filmer le bousin. Et puis chaque personne est caractérisé par une manie ou un accessoire. Pour faire juste, pour faire vrai, pour décrire facilement, comme ça c'est simple : chacun rentre dans sa petite case de pas tout-à-fait dans les normes. Et puis, je vous passe le pseudo mystérieux événement qui a fait basculer la vie de notre personnage principal. On le sent venir à plein nez. Zéro surprise, non, zéro (à part une au milieu, peut-être). Et en plus, c'est triste (parce que la vieille chienne meurt, la vieille chatte meurt, la jeune déprimée meurt, la vieille malade ex-amour de jeunesse meurt), bref, c'est dur la vie et les vieux meurent tous un jour, rien de nouveau sous le soleil. Non, le plus grand mystère, qui se dissipe vers le milieu du livre, c'est le rapport avec le titre du livre, si tant est que ce soit très important...
Bon, vous l'aurez compris, j'ai été agacée. Oui, agacée par ce roman qui "fait le job" (situation initiale - élément déclencheur- péripéties - situation finale un peu ouverte, personnages que l'on pourrait qualifier d'atypiques, bribes d'humour, séquences émotion, style très fluide) mais qui m'a semblé, in fine, extrêmement surfait et superficiel. J'en attendais peut-être trop. Bon, je vous en mets quelques extraits quand même :

Dans un autre temps, juste après la catastrophe, il m'est arrivé, oui, de vouloir en finir. Pourtant, je ne suis jamais passé à l'acte. La lâcheté a toujours été une fidèle compagne de ma vie.

Quand Harriet, avec son déambulateur vert, est entrée dans le rectangle de lumière qui tombait sur la neige, j'ai eu l'impression de la voir comme dans un rayon de lune se reflétant sur l'eau.

J'avais compris qu'un pourboire excessif était aussi humiliant, pour mon père, qu'un pourboire trop modeste, ou même qu'une absence de pourboire. Quoi qu'il en soit, il l'avait transformé en chapeau rouge pour ma mère.



Grimmy

jeudi 13 mars 2014

La Parole et l'écriture - Louis Lavelle

paroleetecriture.jpgUn peu de philosophie pour changer. Je n'en achète presque jamais mais là, un titre sur la parole et l'écriture, réédité par les éditions du Félin, en poche à 8,90€, je n'ai pas pu résister. Afin de découvrir de quoi il s'agit, je vous invite , d'abord à vous rendre ici, non pas que je sois très paresseuse (quoique), mais parce que pour le coup, je ferais une présentation bien en-dessous de celle réalisée par l'éditeur.
Vous êtes encore là? Bon, alors, déjà il s'agit d'un ouvrage bien fait (papier agréable, pas trop blanc, maquette simple mais bien réalisée, avec une préface de Philippe Perrot qui contextualise bien le texte). Ensuite la Parole et l'écriture fait partie des oeuvres morales de Lavelle. Paru en 1942, ce texte propose une réflexion intéressante sur les moyens d'expression et sur le silence. Le tout abordé de manière très fine, avec des mots simples, dans des chapitres courts. Une belle lecture, qui permet de réfléchir posément (parce que oui, il faut un peu de temps pour digérer le contenu) aux mots que nous utilisons, à ce rapport que l'expression orale ou écrite entretient avec le monde. Oui, les mots sont importants et puissants. Ce texte nous le rappelle, de manière beaucoup trop mystique pour moi (en même temps j'achète un livre sans connaître l'auteur, faut pas s'étonner non plus). Je vous laisse juger sur pièce :

C'est par la parole et par l'écriture que les hommes réussissent à capter tous ces éclairs secrets qui traversent chaque conscience, pour en faire une atmosphère de lumière qui est commune à toutes. C'est par elles que le sceau de chaque solitude se trouve rompu et le fossé qui sépare les différentes solitudes traversé.


Elle (l'écriture) n'est rien sans le style que la parole n'atteint que dans certaines réussites. Mais le mépris du style, si commun aujourd'hui, est le signe de la bassesse d'âme.


Le silence est l'atmosphère de notre esprit. La lumière dissipe la nuit, mais le son traverse le silence, qui le supporte, sans l'abolir. Il est comme l'air où la flèche vole, comme la mer que fend le navire. La parole ne laisse pas plus de trace dans le silence que la flèche dans l'air ou le navire dans la mer.


Quand on dit : il faut lire ce livre, on a tort de penser qu'il s'agit d'une même opération à laquelle tous les hommes peuvent être conviés et qui, pour un moment, les égalise. Car on ne lit jamais le même livre, on ne le lit pas avec le même regard, on n'y voit pas les mêmes choses, on n'en tire pas les mêmes leçons, on n'en parle pas dans le même langage.


Grimmy

mercredi 5 mars 2014

Tombeau pour Laurencine C. et autres poèmes - Marc Le Gros

tombeau.jpg Marc Le Gros est un poète breton, que je connaissais de nom mais que j'ai découvert un peu par hasard (nos lectures sont souvent faites ainsi : un livre qui traîne sur une étagère, un cadeau, une rencontre). Je n'ai pas (encore) lu ses autres ouvrages mais souhaitais vous présenter Tombeau pour Laurencine C. et autres poèmes. Edité par La Part commune (je vous laisse découvrir cette maison ici), c'est un texte qui m'a touchée. D'après quelques présentations glanées sur le net, ce recueil marque une sorte de rupture, de pause, dans le parcours de l'auteur. Il faudra que je lise ses autres textes pour bien le percevoir mais en tout cas, ces poèmes retranscrivent sensiblement et simplement une ambiance, celle d'un Trégor (si vous ne savez pas où est le Trégor, je vous invite à regarder par ) qui disparaît, un Trégor simple, avec un rapport très matérialiste aux éléments, à la mer, à la langue. C'est un bel hommage à sa grand-mère, à son époque. Je reconnais, dans ces évocations, des éléments qui ont, j'en suis sûre, façonné ma grand-mère, qui ont modelé mes parents, qui expliquent leurs rapports à la vie, au monde. Je crois que s'il savait mettre ainsi son enfance en mots, mon père aurait pu écrire une partie du préambule. Je suis également persuadée qu'un certain nombre de personnes peuvent aussi reconnaître des fragments de leur histoire dans ce tombeau. Je suis plus jeune que Marc Le Gros, d'une bonne génération, mais pour moi aussi, la langue bretonne était une langue mystérieuse, utilisée pour le coup par ma grand-mère quand elle ne voulait pas que nous comprenions ce qu'elle disait, le même usage pour ainsi dire que celui des parents de l'auteur :

"Lorsqu'ils s'en servaient et c'était là, je pense, un usage qui n'était pas rare à l'époque, c'était comme d'une sorte de langage secret lorsque les enfants ne devaient pas entendre c'est-à-dire, selon la simple étymologie, pas comprendre. (...). C'était comme si on avait éteint brusquement la lumière. Quelque chose, c'est sûr, se tramait derrière notre dos. Le Breton fut ainsi longtemps la plus étrange, la plus douloureuse des langues : celle de l'interdit et de l'exclusion, pire même, celle du complot."


Terenez.jpg
cliché de Terenez pris et partagé par JF Perigot, sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported


Pas d'exactitude linguistique ni de sensiblerie, il s'agit davantage d'instantanés un peu bruts. Pour moi, c'est justement ce parti pris de "ne pas faire beau", de ne pas enjoliver ni recréer un Trégor rêvé d'antan qui donne tout son intérêt à ces textes. J'ai lu un texte honnête, qui ne ment pas et j'ai apprécié le regard de l'auteur qui définit ainsi son territoire : Ce qui est faux peut être exact. C'est là pour moi aujourd'hui le territoire paradoxal où le poète, du moins le poète fatigué des jolies rhétoriques apprises et des complaisances de ce que j'appelle volontiers la "poésie poèt poèt", peut chasser. Sans trop d'illusions mais sans trop de ridicule non plus. Il faut dire que dans ce domaine la Bretagne est en pointe. Tradition bardique oblige, le "grotesque triste" conjugué aux trémolos vaniteux et à une couleur locale de pacotille, le dispute souvent à la très banale, à la très ordinaire médiocrité. Je vous laisse en découvrir quelques extraits :


On fera comme j'ai dit
Et tu vas pas me commander à mon âge
Langouste à gogo
D'ailleurs j'ai vu Aline hier
Elle m'aura des faibles aux Viviers
J'espère que je vais pas cette fois-ci rater
Ma mayonnaise
Car le temps c'est pas ça encore
Orageux que c'est


A Ty louzou que c'est arrivé
Un malaise sensément
Celui-là n'était plus tout jeune non plus
En train de pêcher
Un toutriste
Des bigorneaux de chien qu'on a trouvés
Dans son seau

Je n'ai rien à dire je crois bien
Je ne réponds de rien ça c'est sûr
Ni de moi ni
De la poésie j'oserais pas
Mes yeux mortels mes yeux
De chair toujours au bord du couteau
Regardent seulement le paysage
A le toucher presque à
Le manger oui
J'ai toujours aimé regarder les choses de près


Grimmy

lundi 17 février 2014

Au coeur des ténèbres - Joseph Conrad

coeurtenebres.gif Je ne vous ferais pas l'affront de vous présenter Joseph Conrad (Wikipedia le fera très bien pour moi au cas où vous souhaiteriez réviser vos classiques anglais). C'est un auteur dont j'aime la plume, que je trouve vive et expressive. J'avais déjà pris du plaisir en lisant Nostromo (qui est très long) et me suis donc lancée gaiment dans Au coeur des ténèbres (ben oui, faut bien y aller gaiment, car c'est tout sauf une lecture gaie).

Vous aimez l'aventure, le goût du risque et de la sueur, côtoyer une folie "exotique"? L'Afrique noire et le commerce de l'ivoire vous intrigue? Si oui, vous devriez apprécier Au coeur des ténèbres (si non, vous pouvez essayer quand même, le risque est limité finalement quand on lit). Pour ma part, j'ai aimé, sans tout comprendre (faut dire aussi que parfois je lis la nuit ou tôt le matin et que mes yeux et mon cerveau sont quelque peu endormis). Le texte est court, percutant et réussit bien à transmettre une ambiance malsaine, mystérieuse, envoûtante.

Le texte a été édité dans la collection L'Imaginaire de Gallimard. J'aime cette collection mais y ai vu quelques coquilles (des mots oubliés surtout), dommage pour un ouvrage publié par une grande maison (ah là là, tout se perd, ma bonne dame, tout se perd). Ceci dit, l'édition est très agréable (joli papier, texte aéré et intéressante suggestion de lecture pour ceux qui ont aimé Au coeur des ténèbres) et propose en bonus sur un dvd le film Apocalypse Now. Un joli cadeau pour 12€50.

Quelques extraits apéritifs :

Il était le seul d'entre nous qui courût encore les mers. Le pis qu'on eût pu dire de lui, c'est qu'il ne représentait pas son espèce. C'était un marin, mais un vagabond aussi, alors que la plupart des marins mènent, si l'on peut ainsi s'exprimer, une vie sédentaire.


Une terreur aveugla avait tout dispersé, hommes, femmes, enfants, dans la brousse : et ils n'étaient jamais revenus. J'ignore ce qu'il advint des poules.


"Ne soyez pas si sûr de votre affaire... L'autre jour, j'en ai chargé un qui s'est pendu en route. Et c'était un Suédois!.. - Pendu! m'écriai-je. Et pourquoi, grands dieux!" Il ne détourna pas son regard vigilant. "Que sais-je!... Sans doute en avait-il assez du soleil ou du pays peut-être..."



Et pour aller plus loin (en digestif donc) :
une page d'un passionné de romans d'aventure,
une page-ressource sur l'auteur,
la page wikisource proposant ses ouvrages
une lecture de la nouvelle

Grimmy

mercredi 15 janvier 2014

Le Koala tueur et autres histoires du bush - Kenneth Cook

koalatueur.jpg En ce début d'année gris-souris, je vous présente mes meilleurs voeux de lecture, découverte, écritures,... (et de tout ce que vous désirez pour 2014)! Pour ma part, j'entame l'année avec -enfin!- un nouveau compagnon informatique de choix sur lequel il est plaisant de naviguer et pianoter. Autant vous dire que si j'avais pris la résolution d'être moins sur écran, je serais mal barrée ! poin poin poin - sifflote (non, ce n'est pas vrai, je ne sais pas siffler et encore moins siffloter, sifflouiller peut-être, mais je m'égare).

Bref, revenons-en à nos koalas, pour ne plus les voir d'un même oeil et pour assouvir votre soif de connaissance sur crocodiles, serpents, chats et chameaux qui puent du bec, vous pouvez vous plonger sans réserve dans ces quinze histoires que l'auteur présente comme incroyables mais vraies. Alors, je ne sais pas si elles sont vraies, pour le coup, mais en tout cas elles sont réellement dignes d'intérêt car Kenneth Cook savait vivre et raconter des histoires, c'est indéniable. Il se moque de lui-même et narre avec un regard bonhomme des anecdotes plutôt drôles (bon elles sont drôles parce qu'il peut nous les raconter et parce qu'il a justement un regard assez distant sur ce qu'il aurait vécu mais ne vous attendez pas à du gentillet non plus).

C'est léger (mais pas tant que ça), exotique, enlevé, bien écrit. Bref, ça fait du bien de voyager un peu ! Lire Cook, c'est un peu comme écouter après un bon repas les aventures d'un Tonton baroudeur mais maladroit à qui l'impossible peut toujours arriver. Je lirai probablement d'autres de ses ouvrages, avec pour seul regret que Cook, qui aimait la nature et les papillons (il a fondé le premier parc aux papillons en Australie), n'avait pas le coeur si bien accroché puisqu'il nous a quittés en 1987, au bord d'une rivière.

Le texte intégral, traduit et postfacé par Mireille Vignol, est disponible au format poche aux éditions Le Livre de poche pour 6 € (bon, c'est peut-être 6,10 € aujourd'hui, là j'ai une édition précédente à 6€ que l'on m'a prêtée, qui vient de Nouvelle-Calédonie avec une étiquette mentionnant 1095 francs pacifiques, ce qui fait 9.18 €). Eh oui, acheter des livres dans le Pacifique est plus cher, la preuve en est ! Sur ce, je vous laisse en compagnie de quelques extraits du bush :

- Y a deux choses qui font pas bon ménage, proféra Blackie d'un ton pédant : l'alcool et les serpents. L'idée de mélanger les deux ne m'avait jamais traversé l'esprit, mais j'acquiesçai gravement. Acquiescer gravement est l'une des rares réactions possibles quand on parle avec des montreurs de serpents, car tout dialogue est exclu : ils vous racontent des histoires de reptiles, un point c'est tout.

J'étais alors moins corpulent qu'aujourd'hui, mais je n'en restais pas moins un homme bien en chair. Comprenez par là que tout en parvenant aisément à lacer mes souliers, j'étais loin d'être un athlète.

Et voilà que je me balançais à une distance inconcevable de ma terre ancestrale, douloureusement planté sur une bosse de chameau, enveloppé dans un nuage de gaz délétères qui auraient foudroyé un éléphant en bonne santé à plusieurs mètres de distance.

Grimmy

mardi 10 décembre 2013

Le Prisonnier du Caucase et autres nouvelles - Vladimir Makanine

prisonniercaucase.jpegVladimir Bakanine est un auteur russe né en 1937 ayant obtenu plusieurs prix pour son oeuvre (dont le prix européen de littérature en 2012). Les nouvelles du recueil Le Prisonnier du Caucase et autres nouvelles paraissent en français en 2005 chez Gallimard, dans la NRF, dans une traduction de Christine Zeytounian-Beloüs (en neuf, il faut donc compter 21 € pour cette édition).

Souvent présenté comme le dernier "classique russe" vivant, Vladimir Bakanine a en effet une plume particulière, presque "vieillie". Je trouve Gogol plus moderne dans ses Nouvelles de Saint-Petersbourg à vrai dire. Pas de franc coup de coeur donc pour ce recueil découvert par hasard (au gré d'une vente liée à un désherbage en médiathèque). J'ai trouvé que la langue était belle, que c'était intelligent mais je n'ai absolument pas été touchée, à part peut-être par la nouvelle "La Lettre A" qui met en scène un groupe de déportés en Sibérie résistant à leur manière à l'oppression. Je le relirai peut-être dans quelques années, mais là, c'est trop froid pour moi. Quelques extraits pour la route :

Les soldats ignoraient probablement que la beauté sauverait le monde, mais ils avaient tous deux une certaine notion de la beauté.

Depuis plus d'un an, les zeks travaillaient fièrement à leur grand et mystérieux projet qui consistait à graver un certain mot sur la falaise près du camp. Pour qu'il se voie de loin. Avant tout, cette inscription était le fruit d'un labeur librement consenti et ne relevait pas du train-train honni de la vie carcérale. (Pas plus que, par exemple, les réserves secrètes de biscottes ou le concert amateur monté pour le Premier Mai. Quand ils avaient récité des poèmes de leur composition consacrés au grand leader.) Et puis c'était un peu un défi, bien sûr. Au camp, les mots ne signifiaient plus grand chose.

Au déclin des ans... Assagie, et la tête déjà passablement grisonnante... Que ressent une femme qui toute sa vie n'a aimé qu'un seul homme? Rien. Absolument rien.

Grimmy

Pour aller plus loin : le discours de Makanine à l'occasion des 8e Rencontres européennes de littérature. Très beau texte, avec une réflexion intéressante sur les mouchards.

lundi 9 décembre 2013

Une trop bruyante solitude - Bohumil Hrabal

unetropbruyantesolitude.jpeg

J'ai découvert Bohumil Hrabal quand je devais avoir 15 ans. Une galette des rois organisée dans un théâtre avec une lecture d'extraits de cet auteur. Pour une fois que j'avais de la chance, j'eus la fève et gagnai une place pour un ciné-concert Chaplin-Tiersen (c'était The Kid si je me souviens bien et c'était magique). Bref, de cette lecture, je n'ai malheureusement retenu que le nom de l'auteur (mais peut-être étais-je l'esprit ailleurs aussi) et il m'a fallu plus d'une décennie 1/2 pour le lire ! Et encore, c'est bien parce que j'étais à Bordeaux, dans une chouette librairie, et qu'un libraire l'avait mis en coup de coeur (symbolisé par un petit post-it rose fluo). Comme quoi, il y a des auteurs que l'on croise par hasard et dont on retient et le nom et la force de la plume (parce que, même si je ne l'avais pas lu, je me souviens que j'avais trouvé ses textes lus d'une très grande beauté, oui quand même, sinon je ne retiens pas).

Bohumil Hrabal est donc un grand auteur tchèque décédé en 1997. Par chance, on trouve en ligne sur le site de l'INA un extrait d'une entrevue filmée de 1992. Ce court extrait vous donnera déjà une mise en bouche de son expression. Présenté comme ça, ça fait un peu auteur sérieux et triste mais non, absolument pas ! C'est drôle, caustique, fin, intelligent et bien mené. Si l'on prend par exemple Une trop bruyante solitude, c'est sûr que le titre (magnifique oxymore mais presque) peut laisser croire que le texte est d'une tristesse à se pendre, eh bien non! Le texte met en scène un ouvrier devant détruire les livres. Drôle de job s'il en est (mais le pilon existe bien, qu'on se le dise) et drôle d'ouvrier qui exécute sa tâche avec une application d'orfèvre. Je n'en dis pas plus. C'est un livre anti-censure et anti-machinisme-anti-productivisme, une ode à la liberté. Et ça fait du bien !

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j'ai bien comprimé trois tonnes;

Si je me retourne brusquement, si je crie ou m'agite en dormant, j'entends, épouvanté, le glissement des livres, il suffirait d'un frôlement, d'un cri pour que tout s'abatte du ciel sur moi comme une avalanche, une corne d'abondance qui viderait sur moi ses livres rares et m'aplatirait comme un pou, j'ai souvent l'impression d'un complot tramé par ces livres pour venger les innocentes souris que je mets tous les jours en bouillie. Toute méchanceté se paie.

Trente-cinq ans j'ai tassé du papier dans ma presse mécanique, trente-cinq ans j'ai cru que ma façon de détruire la maculature était la seule possible, mais voilà qu'aujourd'hui j'ai appris qu'à Bubny une gigantesque presse hydraulique faisait le travail de vingt engins comme le mien.

Ce magnifique texte est disponible en édition de poche aux éditions Robert Laffont (collection "pavillons poche"), pour 6€. Et la traduction, très agréable, est de Anne-Marie Ducreux-Palecinek.

Grimmy

Post-scriptum : un très bel article est en ligne sur Esprits nomades.

jeudi 21 novembre 2013

Tokyo instantanés - Muriel Jolivet

tokyo-instantanes.jpg Muriel Jolivet est une sociologue installée au Japon et enseignant à l'université. Elle propose ici dans ce recueil d'instantanés (recueillis entre 2006 et 2011) des impressions sur la société nipponne, les siennes mais aussi celles de ses étudiants.

C'est un livre qui peut se picorer petit à petit et qui présente donc l'intérêt de présenter des petits faits quotidiens, qu'ils soient perçus par l'oeil averti d'une sociologue occidentale ou racontés parfois naïvement par des étudiants. Ce double regard apporte de la diversité dans les thèmes traités et les manières de raconter. On sort du Japon fantasmé et on entre dans un Japon moderne réel, dans l'intimité des habitants, tel que le suggère la citation de Marie N'Diaye mise en exergue : "Un écrivain, c'est quelqu'un qui regarde par les trous de serrure..."

L'objet livre en lui-même est de bonne facture : couverture en dur, reliure solide, couverture, dos et 4e de couverture soignés, maquette agréable et soignée, délicate, notes pertinentes. Rien à redire sur le travail éditorial mené par Elytis, dont je vous laisse découvrir le catalogue sur leur site ici.

C'est un recueil divertissant, intelligent, sensible (au premier sens du terme). J'ai pris du plaisir à le lire et y ai appris de petites choses sur la société japonaise. Je compte d'ailleurs lire également de la même auteur Homo Japonicus. Quelques extraits apéritifs :

Il y a quelques jours, je suis montée dans le dernier wagon d'un train en partance pour Shinjuku, en pensant qu'il y aurait moins de monde. Sur le wagon, Women only était inscrit en grandes lettres. Je n'ai pas hésité une seconde, en pensant que je serais à l'abri des satyres. Le wagon sentait très bon.

Les cafés à BD sont appréciés par les gens de toutes les générations qui ont raté leur dernier train, parce qu'on peut y passer la nuit dans un fauteuil douillet, avec toutes sortes de divertissements à notre portée (manga, internet, magazines, journaux) avec un choix de boissons (non alcoolisées), le tout pour la moitié du prix d'un capsule hôtel.

Je viens de commencer à faire des démarches pour chercher du travail. Je trouve bizarre qu'on soit tous habillés pareil en costume noir. On croirait assister à un enterrement.

Ce livre est donc disponible chez Elytis pour 16 euros (enfin c'est ce qui est indiqué sur mon livre mais avec la valse des tva, ça a pu bouger d'un iota).

Grimmy

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