Les feuilles pas mortes

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lundi 27 août 2012

Alexis Zorba - Nikos Kazantzakis

zorba.jpegCet été, si je ne suis pas physiquement partie en Grèce, j'ai tout de même profité d'un voyage imaginaire en Crète, sur les traces d'Alexis Zorba. Zorba le Grec est d'ailleurs une figure connue, grâce au film de Michael Cacoyannis, plus connu peut-être que son créateur, Kazantzakis, auteur influencé entre autres par Nietzsche. Je suis sûre que vous avez déjà entendu la bande originale du film réalisée par Mikis Theodorakis, si, si, au moins une fois (j'apprends d'ailleurs que le sirtaki est né pour les besoins du film).

Alors, Alexis Zorba, c'est le soleil, le raki, la cuisine crétoise, la violence, la danse, la vie. C'est surtout l'histoire d'une belle amitié entre deux hommes qui ne se ressemblent pas. L'un, le narrateur, est davantage dans l'étude et la contemplation, l'autre, dans l'action. Une histoire simple, belle et ponctuée d'aphorismes. Une histoire d'hommes, avec leurs défauts (dont une certaine misogynie, qui, je l'avoue m'a un peu agacée). L'écriture est pure, solaire. Je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans ce classique de la littérature grecque : il vous fera voyager, c'est une ode à la liberté.

- Comment t'appelles-tu? - Alexis Zorba. On m'appelle aussi Pelle-à-four pour me blaguer de ce que je suis long avec un crâne aplati comme une galette. Mais on peut bien dire ce qu'on veut! On m'appelle encore "Passa Tempo" parce qu'il fut un temps où je vendais des graines de citrouille grillées. On m'appelle aussi Mildiou partout où je vais, il paraît que je fais des ravages. J'ai encore d'autres sobriquets, mais ce sera pour une autre fois...


- Je ne sais pas, moi, patron. Ca dépend. Il y a des cas où même le sage Salomon... Tiens, un jour, je passais dans un petit village. Un vieux grand-père de quatre-vingt-dix ans était en train de planter un amandier. "Eh! petit père, je lui fais, tu plantes un amandier?" Et lui, courbé comme il était, il se retourne et il me fait : "Moi, mon fils, j'agis comme si je ne devais jamais mourir." Et moi, je lui réponds : "J'agis comme si je devais mourir à chaque instant." Qui de nous deux avait raison, patron?


J'étais heureux, je le savais. Tant que nous vivons un bonheur, nous le sentons difficilement. C'est seulement quand il est passé et que nous regardons en arrière que nous sentons soudain - parfois avec surprise - combien nous étions heureux. Mais moi, sur cette côte crétoise, je vivais le bonheur et savais que j'étais heureux.



Grimmy

dimanche 5 décembre 2010

Makavettas - Apostolos Doxiadis

makavettas_f.jpg En Grèce, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, les factions militaires se disputent le pouvoir. Le Président, véritable Père Ubu menacé par de multiples coups d'Etat, fait appel au plus probe de ses officiers pour sauver sa tête. Mais ce héros "sans peur et sans reproche" ne va-t-il pas lui même céder aux Sirènes du Pouvoir?

L'histoire de Makavettas est en fait "révélée" par un jeune appelé qui découvre inopinément ce manuscrit jeté à la hâte au milieu d'archives militaires. Il semblerait que celui qui a fait trembler les plus hautes sphères du régime des Colonels ait subi une véritable damnatio memoriae... Véridique ou pas, la publication de ce livre (aux éditions Gallimard en 1998, dans une traduction de Jean-Louis Boutefeu) est en tout cas des plus heureuses, car il nous donne à voir, dans "une farce d'une irrésistible drôlerie" (dixit la 4ème de couv') une galerie de personnages plus sordides les uns que les autres: des militaires factieux, une actrice vénale, une sœur handicapée et non moins tyrannique, des moines complices d'actes de torture...

Très facile d'accès et très agréable à lire, cette œuvre n'en est pas moins truffée de références littéraires, s'inscrivant par là-même dans toute une tradition qu'elle remet au goût du jour, et qu'elle subvertit. En adoptant l'aspect d'un écrit historiographique, relaté par un témoin direct de l'Histoire en train de se faire, elle n'est pas sans faire penser à Xénophon et même Thucydide: des faits guerriers, une narration sobre, apparemment objective, mais qui ne s'interdit pas les mises en scène des épisodes les plus emblématiques, la peinture morale des personnages, les considérations d'ordre général.

La division en très courts chapitres centrés sur un seul fait, la vivacité de l'action (début in medias res, retournements constants de situation), les ellipses, l'apparition de nouveaux personnages ex abrupto nous ramènent par ailleurs à la tradition du roman grec, et particulièrement à ces ensembles d'histoires plus ou moins légendaires se rattachant à la figure d'Alexandre.

Enfin, bien sûr, sont aussi convoqués les plus nobles des genres, l'épopée et la tragédie: le héros ne s'appelle-t-il pas Achille Makavettas? Homère et Shakespeare ne semblent pas bien loin! Pourtant, tout cela est raconté, comme nous le dit le "découvreur du manuscrit", par un "anti-écrivain", qui multiplie les écarts de langage, les raccourcis hâtifs, les apostrophes familières au lecteur... Mais la fin tout entière du prologue dévoile elle-même, bien plus habilement que je ne saurais le faire, le projet littéraire de l'auteur, et je ne résiste pas à l'envie de citer ce long passage:

Je n'ai malheureusement pu recueillir le moindre renseignement sur l'identité de l'auteur. A en juger par le style, et aussi par la présence de fautes d'orthographe inadmissibles (1), on peut toutefois sans grand risque de se tromper que ce n'est ni un érudit ni un historiographe de métier, mais plutôt une personne peu cultivée, sans doute un sous-officier de carrière ou un simple soldat. Saisi du frisson primitif que ressent l'être humain au spectacle de l'histoire en marche, il aura pris la plume - ou le "bic", si vous préférez - pour relater les terribles événements dont il a été le témoin, pour éviter qu'ils ne s'abîment dans l'oubli (2), qu'ils ne coulent, comme tant d'autres, au fond d'un océan d'amnésie (3).

Je terminerai en disant que je ne me suis jamais préoccupé de vérifier l'exactitude historique du récit. D'ailleurs, seuls parviennent à la postérité les faits dûment détaillés et consignés par écrit. Même quand ils n'ont pas eu lieu.

(1) Elles ont été corrigées à la retranscription, de manière à ne pas rebuter le lecteur (N.d.A.).
(2) Anne Comnène: L'Alexiade (N.d.A.).
(3) Ibid. (N.d.A.).


Attila

samedi 23 octobre 2010

La femme de Zante - Dionysios Solomos

Solomos.jpg Voici un texte particulièrement puissant et sans doute injustement méconnu. On aura sans doute déjà entendu le nom de son auteur, le poète ionien auteur de L'Hymne à la Liberté dont les premières strophes servent aujourd'hui de chant patriotique officiel à la Grèce. Mais ici il n'est point question de texte embaumé et suranné, digne des récits de la mythologie nationale hellénique, bien au contraire.

L'action se déroule sur l'île de Zakynthos, pendant le siège de Missolonghi qui a lieu juste en face, sur le continent. Pendant que les hommes tentent de repousser les armées d'Ibrahim Pacha, les femmes ont déjà fui, traversé le bras de mer, et sont réduites à la mendicité sur l'île. Mais impossible de résumer davantage le propos : l'œuvre échappe à toute catégorie générique. Seule incursion dans la prose de la part de son auteur, elle s'apparente à un récit fantastique aux allures de parabole évangélique. Le texte est écrit à la première personne ; il se divise en dix chapitres composés chacun d'une trentaine de versets : considérations théologiques et visions mystiques du narrateur, le moine Dionysios ; scènes "de genre" sur la tragédie de l'exil ; surtout impitoyable portrait d'une affreuse vieille, méchante et repoussante. Il y a pour certaines scènes comme une ambiance de Romantisme noir dans la touffeur orageuse d'une église byzantine: l'odeur prégnante de l'encens, la lumière vacillante des veilleuses, les reflets moirés et incertains des icônes qui donnent vie à leurs représentations.

Deux extraits du début, et qui dans le texte se font immédiatement suite, pourraient rendre compte de la bigarrure de l'œuvre :

(...) C'est ainsi que j'ai regagné ma cellule de Saint-Lypios, escorté par les parfums de la campagne, par l'écoulis des eaux et par la vision du ciel étoilé au-dessus de ma tête, une résurrection.

- Chapitre 2 -

Et donc le corps de la femme était tout menu et souffreteux.
Et sa poitrine était presque toujours mâchurée par les sangsues qu'elle y posait pour sucer sa phtisie, et ses seins pendaient par là-dessous comme deux blagues à tabac.
Et ce petit corps trottinait avec une agilité telle que les jointures en paraissaient toutes désarticulées. (...)
Et elle n'avait de cesse d'ouvrir grand la bouche pour brocarder les uns et les autres, en laissant voir ses dents du bas, petites et gâtées, qui venaient heurter celles du haut, très blanches et longues.


C'est évidemment bien plus fort en grec... Il y a sans doute beaucoup à dire sur la signification profonde de ce texte et ses implications littéraires et linguistiques, par rapport notamment à son usage du démotique. Voici la première phrase en v.o.:

Έτσι εγώ έφτασα στο κελλί του Αγίου Λύπιου συνοδεμένος από τές μυρωδίες του κάμπου, από τα γλυκότρεχα νερά και από τον αστρόβολον ούρανό, ο όποιος εφαινότουνα από πάνου από το κεφάλι μου μία Ανάσταση.


L'édition de ce texte par la maison Le Bruit du Temps est d'ailleurs des plus pertinentes. Du point de vue matériel, du papier de qualité, une composition aérée, une mise en page et en couleurs délicate ; du point de vue intellectuel, la traduction de Gilles Ortlieb est fidèle et dynamique, sa préface précieuse et accompagnée d'un dossier photographique et bibliographique. Et surtout, surtout, c'est une édition bilingue !!! Pour les hellénistes, une accès direct au texte, à sa vie, sa force, sa beauté, sa fulgurance, même ; pour les autres, j'imagine au moins un plaisir esthétique... et puis, question d'ambiance!

Attila

samedi 13 février 2010

Rébétiko - David Prudhomme

prudhomme_rebetiko.jpg

Cette BD parle de musique. Le rébétiko (1) est cette forme populaire d'expression musicale émergeant des quartiers populaires des grandes villes de Grèce au début du siècle. Elle est née du déracinement des Grecs d'Asie mineure contraints d'émigrer vers la Grèce continentale au moment de l'échange de population de 1922.

Cette BD parle de mauvais garçons. A l'image du fado ou du tango, les thèmes du rebetiko sont ceux d'un blues ordinaire: l'amour, la mort, le déracinement, l'alcool et surtout la drogue. L'ivresse procurée par le chanvre, d'où le sous-titre, La mauvaise herbe: les volutes du bouzouki et du baglama concurrencent celles du haschisch.

Cette BD parle de la Grèce. La Grèce des tavernes ombragées, des rues plombées de soleil, des nuits bleutées. La Grèce des bars glauques du Pirée, sombres et enfumés, peuplés de personnages interlopes. La Grèce à mi-chemin entre Orient et Occident, questionnée dans toute la dimension de sa grécité: narguilés et caryatides... La Grèce, enfin, de 1936, au début de la dictature de Métaxas, basculant à son tour dans un système dictatorial et fascisant.

– Posséder un bouzouki ou un baglama est illégal. Les flics les cassent. C'est que nous voguons vers l'Occident ! Ca a l'air stupide, comme ça, dans ce pays où est née la démocratie, mais...
– Dionysos est bien mort.
– Et le peuple l'accepte.

Cette BD parle d'amour et de solitude, de mort et de liberté.

Cette BD nous transmet le souffle libertaire qui habitait ces musiciens.

Cette BD est magnifique.

Attila

(1) Je ne peux que vous encourager à aller faire un tour sur le blog élaboré en parallèle par l'auteur, où vous trouverez, selon ses mots, « images, à côtés, essais, repentirs et musiques d'une bande dessinée sur le rébétiko ».