Les feuilles pas mortes

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Écrits autobiographiques

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lundi 24 novembre 2014

Ma Part d'ombre - James Ellroy

mapartdombre.jpgOù l'on apprend que les parents de James Ellroy l'avait appelé Lee Earle Ellroy, que l'école était pour lui une vraie galère (ben oui avec une telle association prénom-nom!), que sa mère avait été assassinée. Au départ la disparition de sa mère l'arrangeait car son minable de père l'avait convaincu que ce serait mieux de vivre entre père et fils. Il a ensuite grandi, comme il a pu, en oscillant entre la construction personnelle et l'autodestruction.

De James Ellroy, j'avais lu Le Dahlia noir, Le Grand nulle part et L.A. Confidential, sans trop m'intéresser à son histoire, à sa biographie, tant sa plume se suffit à elle-même. Ma Part d'ombre lève le voile et donne de nombreuses clés sur son auteur. Aucun pathos, mais une enquête distanciée et rétrospective sur le meurtre de sa mère, surnommée "la rouquine" et sur son parcours d'enfant, d'adolescent, puis d'adulte marqué au fer rouge par son milieu social et son environnement. Une double enquête passionnante qui constitue l'hommage d'un fils à la mère qu'il n'a pu/su aimer. Indispensable.

Tu m'avais emmené dans ta cachette comme ton porte-bonheur. Et je t'ai failli comme talisman - je me dresse donc aujourd'hui comme ton témoin.
Ta mort définit ma vie. Je veux trouver l'amour que nous n'avons jamais eu et l'expliciter en ton nom.



Le meurtre a eu droit à la page deux du Los Angeles Time, de l'Express et du Mirror. Il a eu droit à cinq secondes dans les infos télé régionales.
La rouquine cotait zéro. La vraie pâture, c'était le macchabée de Johnny Stompanato. La fille deLana Turner avait suriné Johnny en avril. L'histoire faisait toujours la une.



J'ai lu l'histoire du Dahlia une centaine de fois. J'ai lu le reste de The Badge et contemplé les photos. Stephen Nash, Donald Bashor et les incendiaires sont devenus mes amis. Betty Short est devenue mon obsession.
Et mon substitut symbiotique de Geneva Hilliker Ellroy.
Betty fuyait et se cachait. Ma mère s'était enfuie à El Monte pour s'y forger une vie secrète le week-end. Betty et ma mère étaient deux victimes, deux corps largués aux ordures. Jack Webb disait de Betty que c'était une fille facile. Mon père disait de ma mère que c'était une ivrognesse et une putain.



Le livre existe en poche chez Rivages/Noir (10.65€)
Pour aller plus loin : un webdoc avec entre autres des interviews de son éditeur en France, François Guérif

Grimmy

mardi 7 octobre 2014

Le Bourgeois de Paris - Fiodor Dostoïevski

lebourgeoisdeparis.jpg Inutile de présenter Dostoïevski (Wikipédia le fera très bien à ma place). Par contre, lire ses impressions sur Paris, la grande, la belle, la magnifique, la polluée, est un bon moyen, pour nous occidentaux, de nous rhabiller pour l'hiver (ça tombe bien, il commence à faire frisquet).
Nous remercions donc vivement les éditions Rivages poche de nous proposer dans sa petite bibliothèque ce texte publié pour la première fois en 1863 dans la revue "Vremia".

Selon Fiodor, Paris serait la ville la plus "morale et la plus vertueuse du monde". Ses habitants, les bourgeois de Paris, s'effaceraient s'ils le pouvaient, cachés derrière leurs moeurs hypocrites.

La devise "Liberté, égalité, fraternité"? Pas de liberté sans argent : "Un homme sans un million n'est pas celui qui fait ce qui lui plaît, mais celui dont on fait ce qui plaît." L'égalité devant la loi "peut et doit être considérée par tout Français comme une injure personnelle" et la fraternité ne se décrète ni ne se crée, surtout pas dans une société occidentale ayant poussé très loin le principe de l'individu, de la conservation de soi. En six mots : Paris ne portera pas le socialisme. Paris ne mérite pas sa devise.

Les Français, selon Fiodor, sont pleutres, liés à l'état. Ils goûtent de trop l'éloquence et la préfèrent à l'action. L'hypocrisie sociale se retrouve même dans la cellule familiale. Les mariages ne doivent en effet rien à l'amour ou à une certaine inclination mutuelle, mais tout à "l'égalité absolue des poches". Quant aux besoins du bourgeois, parlons-en! L'amour et l'eau fraîche, on oublie. Non, le bourgeois n'en a cure. Lui, il veut "voir la mer", aime "se rouler dans l'herbe" (ben oui, c'est tellement chouette quand on quitte la ville) et ne pourrait vivre sans le mélodrame. Poin poin poin. J'avoue, j'ai trouvé ce texte drôle et enlevé. Je vous laisse juger.

Voilà pourquoi un titre de roman comme "la femme, le mari et l'amant" n'est plus possible dans les circonstances actuelles, parce que les amants n'existent pas et ne peuvent pas exister. Et s'il y en avait à Paris autant que de grains de sable dans la mer (et il y en a peut-être plus), quand même, il n'y en a pas, et il ne peut pas y en avoir, puisqu'on en a convenu et décidé ainsi; car la vertu brille partout.


Amasser de l'argent, et posséder le plus d'objets possible, voilà le paragraphe principal du code de la morale, voilà le catéchisme du Parisien.


Le Russe est sceptique et moqueur, disent de nous les Français, et c'est vrai.


Se rouler dans l'herbe est même deux fois, dix fois plus doux, si on le fait sur sa propre terre, achetée avec l'argent acquis par son travail.



Grimmy

dimanche 20 février 2011

Dépendances – Géza Csáth

L'éclectisme et la grande qualité du catalogue de l'Arbre vengeur sont une nouvelle fois confirmés par cet ouvrage : intitulé Dépendances, il rassemble des pages écrites entre 1912 et 1913 dans son Journal par l'écrivain hongrois Géza Csáth. L'introduction, la traduction, l'annotation de Thierry Loisel sont de très bonne qualité, et permettent notamment une utile mise en perspective de l'œuvre, de même que la postface de Jean-Philippe Dubois, psychanalyste de son état. De fait, en ce début de vingtième siècle, l'Europe centrale assiste aux grands débuts de cette discipline nouvelle, et ceci n'est pas sans incidence sur le « sujet » Csáth, qui n'est autre le médecin de Budapest József Brenner écrivant sous pseudonyme.
big-csath2.png
« Érotomane. Graphomane. Morphinomane. Chacun de ces qualificatifs définit à un moment ou un autre la figure de Géza Csáth, homme aux multiples dépendances », proclame la 4è de couv'. On pourrait immédiatement penser à d'autres œuvres mettant en scène des descentes aux Enfers de ce type, comme le percutant Morphine, de Boulgakov, dont auteur et narrateur sont également tous deux médecins. Ces pages sont à la fois moins que ça, et bien plus : non fictionnelles, et autobiographiques. Bien sûr, au-delà de la nécessaire mise en forme qu'implique le fait de coucher sur le papier ses propres aventures, sans doute écrit-on toujours pour quelqu'un. Un écrivain forcené, comme le fut visiblement Géza Csáth, ne devrait d'ailleurs pas échapper à cette règle : l'écriture est une des drogues qui métamorphose le Dr Brenner en Mr Csáth.

Résonne alors à nos oreilles la voix chevrotante d'un autre toubib, qui ânonnait dans son pavillon de Meudon :

J'ai cessé d'être un écrivain pour devenir un chroniqueur, alors j'ai mis ma peau sur la table, parce que, n'oubliez pas une chose, c'est que la vraie inspiratrice, c'est la mort. Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n'avez rien ! Il faut payer !

Car, au moment de refermer le bouquin, l'impression marquante est celle d'avoir assisté à une effrayante expérience littéraire in vivo : c'est tout le poids de la « vraie vie » qu'on ressent, ses impérieuses nécessités, la force de la douleur, des sentiments, mais aussi la vanité et la vacuité même du quotidien. L'auteur (pardon pour lui!) apparaît comme un rat de laboratoire se heurtant aux parois de sa cage, accomplissant frénétiquement les mêmes tâches (écrire, baiser, se shooter), tout en répétant non moins frénétiquement – du moins à propos de la drogue – « j'arrête demain! ». Csáth est à la fois auteur et objet d'étude de Brenner, à moins que, et finalement c'est même plus probable, ce ne soit l'inverse. L'écriture fait penser à un protocole d'expérimentation : elle dissèque avec une ironie froide et tranchante, elle prélève avec les pincettes de l'euphémisme, elle observe sous la lumière blanche de la description clinique, elle tente de ranimer la volonté par les stimuli de l'auto-exhortation .

Mars 1913

12 Mars :

Échecs outrageants. Échecs. J'ai été incapable de réaliser mon plan jusqu'au bout. Et maintenant, alors que Sándor (qu'avec sa pleuritis et sans aucune assistance j'ai presque acculé au suicide par mon indifférence crasse) et que Gyula m'implorent et me supplient, désespérément, alors qu'Olga, soupirant, doucement, se plaignant, angoissée, sanglote à mes oreilles : « Alors toi, c'est ça que tu aimes plus que moi ! » – je me retrouve devant une tâche plus difficile que jamais. Parce que ces dernières semaines ma dose est montée en flèche, passant de 0,22 à 0,36 g. C'est là une quantité exorbitante, de plusieurs fois supérieure aux doses les plus importantes prises jusque-là. Et pourtant, bien plus que jamais, je dois m'y atteler définitivement et irrévocablement, car si à la date du 20 il n'y a aucun résultat, un vrai résultat, alors il ne restera plus pour moi que la désintoxication dans une institution fermée, ce qui impliquerait la totale cessation de mon travail en clinique.
Demain, par conséquent, dernière tentative, question de vie ou de mort.
1. – Il me faut uniquement penser à la facilité avec laquelle s'est déroulée la cure de désintoxication de décembre 1911, même si j'avais alors de sérieux doutes concernant sa réussite, alors que je sais maintenant que je ne tente pas l'impossible.
2. – Pense, József, au désespoir et au regard suppliant et terrifiant de la pauvre Olga.
3. – Pense à ces jours magnifiques, pleins de joie, qui suivront alors, juste comme pendant la période passée (de décembre 1911 à mai 1912).
4. – Pense combien ce sera beau de revenir à la vie, de travailler, de se réjouir de tout, de vivre, la vie réelle.
(...)
8. – Pense à ton avenir, que tu peux réduire au néant ou bien construire pour en faire quelque chose de grand et de magnifique.

En connaissant la fin de l'« histoire », on dirait, sur le fond, un monologue de quatrième acte de tragédie classique.

Attila