Les feuilles pas mortes

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jeudi 13 mars 2014

La Parole et l'écriture - Louis Lavelle

paroleetecriture.jpgUn peu de philosophie pour changer. Je n'en achète presque jamais mais là, un titre sur la parole et l'écriture, réédité par les éditions du Félin, en poche à 8,90€, je n'ai pas pu résister. Afin de découvrir de quoi il s'agit, je vous invite , d'abord à vous rendre ici, non pas que je sois très paresseuse (quoique), mais parce que pour le coup, je ferais une présentation bien en-dessous de celle réalisée par l'éditeur.
Vous êtes encore là? Bon, alors, déjà il s'agit d'un ouvrage bien fait (papier agréable, pas trop blanc, maquette simple mais bien réalisée, avec une préface de Philippe Perrot qui contextualise bien le texte). Ensuite la Parole et l'écriture fait partie des oeuvres morales de Lavelle. Paru en 1942, ce texte propose une réflexion intéressante sur les moyens d'expression et sur le silence. Le tout abordé de manière très fine, avec des mots simples, dans des chapitres courts. Une belle lecture, qui permet de réfléchir posément (parce que oui, il faut un peu de temps pour digérer le contenu) aux mots que nous utilisons, à ce rapport que l'expression orale ou écrite entretient avec le monde. Oui, les mots sont importants et puissants. Ce texte nous le rappelle, de manière beaucoup trop mystique pour moi (en même temps j'achète un livre sans connaître l'auteur, faut pas s'étonner non plus). Je vous laisse juger sur pièce :

C'est par la parole et par l'écriture que les hommes réussissent à capter tous ces éclairs secrets qui traversent chaque conscience, pour en faire une atmosphère de lumière qui est commune à toutes. C'est par elles que le sceau de chaque solitude se trouve rompu et le fossé qui sépare les différentes solitudes traversé.


Elle (l'écriture) n'est rien sans le style que la parole n'atteint que dans certaines réussites. Mais le mépris du style, si commun aujourd'hui, est le signe de la bassesse d'âme.


Le silence est l'atmosphère de notre esprit. La lumière dissipe la nuit, mais le son traverse le silence, qui le supporte, sans l'abolir. Il est comme l'air où la flèche vole, comme la mer que fend le navire. La parole ne laisse pas plus de trace dans le silence que la flèche dans l'air ou le navire dans la mer.


Quand on dit : il faut lire ce livre, on a tort de penser qu'il s'agit d'une même opération à laquelle tous les hommes peuvent être conviés et qui, pour un moment, les égalise. Car on ne lit jamais le même livre, on ne le lit pas avec le même regard, on n'y voit pas les mêmes choses, on n'en tire pas les mêmes leçons, on n'en parle pas dans le même langage.


Grimmy

lundi 3 décembre 2012

Le bilan de l'intelligence - Paul Valéry

Mise en page 1Ce texte de Paul Valéry est celui d'une conférence prononcée le 16 janvier 1935. Il est disponible pour 3 euros dans un joli petit livre édité par Allia.

Plus de 70 ans après cette conférence, son contenu n'a pas pris trop de rides (un peu quand même, soyons honnêtes!). Je vous en laisse juger ! Pour ma part, je le trouve d'autant plus d'actualité que nous vivons aujourd'hui dans un monde où nous parlons d'"économie de l'attention"...

L'interruption, l'incohérence, la surprise sont des conditions ordinaires de notre vie.Elles sont même devenues de véritables besoins chez beaucoup d'individus dont l'esprit ne se nourrit plus, en quelque sorte, que de variations brusques et d'excitations toujours renouvelées.

C'est le capitalisme des idées et des connaissances et le travaillisme des esprits qui sont à l'origine de cette crise.

L'épithète est dépréciée. L'inflation de la publicité a fait tomber à rien la puissance des adjectifs les plus forts. La louange et même l'injure sont dans la détresse; on doit se fatiguer à chercher de quoi glorifier ou insulter les gens!



Grimmy

mercredi 25 avril 2012

L'Argent et les mots - André Schiffrin

 André Schiffrin, après 20 ans passés à la tête de Pantheon Books, dirige aujourd'hui The New Press. Il nous avait déjà livré son regard sur l'édition dans L'Edition sans éditeurs en 1999 et a publié plus récemment, aux éditions La Fabrique, L'argent et les mots.

Souvent quand on parle de littérature, on met souvent de côté la question financière (que ce soit la condition des auteurs ou les realia éditoriales) et c'est bien dommage car, que l'on en soit conscient ou non, nos lectures, les textes auxquels nous avons accès, en dépendent. Pour ceux qui aiment découvrir des textes qu'ils n'auraient jamais eu l'idée de lire, l'offre des bibliothèques publiques et des librairies indépendantes est primordiale (bon, je sais certains sites très populaires de vente en ligne ont des algorithmes performants et peuvent faire des suggestions pertinentes). Sans ces offres, de fait, on reste dans le domaine du connu ou du recommandé (par qui?).

Sans librairies indépendantes, l'avenir des éditeurs indépendants est bien sombre. Sans éditeurs indépendants, la production risque d'être grandement lissée et la bibliodiversité menacée. En s'appuyant sur ce qui s'est concrètement passé aux States et dans d'autres pays, André Schiffrin propose dans L'argent et les mots des pistes afin de comprendre les mécanismes en jeu et sauvegarder l'indépendance de l'édition, de la presse, de la librairie, du cinéma.En voici quelques extraits :

La tendance est à produire moins de livres en se limitant à ceux qui ont le plus fort potentiel commercial et en éliminant des pans entiers de ce qui avait fait l'identité des différentes maisons d'édition. J'ai dit un jour en plaisantant que l'on était passé de l'infanticide, en laissant tomber les nouveaux titres sans grands espoirs de vente, à l'avortement, en dénonçant les contrats de livres existants qui n'étaient plus considérés comme financièrement valables. Aujourd'hui, on en est à la contraception : on fait en sorte que de tels titres n'entrent plus du tout dans le processus de production.


La hausse des loyers n'est pas la seule cause de cette chute effondrement du nombre de librairie.... L'autre grande explication est qu'aux Etats-Unis il n'existe pas de loi imposant le prix unique du livre comme en France (la loi Lang) et dans d'autres pays européens. Les chaînes peuvent donc s'installer sans scrupule juste à côté de leurs concurrents indépendants et les couler progressivement en vendant les livres à des prix très inférieurs - après quoi, ils augmentent leurs tarifs.


Les générations actuelles ont été élevées avec l'idée fallacieuse que la publicité dans la presse, la télévision, et maintenant Internet garantit un contenu "libre". C'est un cliché commun que de demander combien coûteraient les kilos de l'édition dominicale du New York Times sans la publicité qu'elle contient. Je dirais au contraire que la publicité, loin de garantir la liberté des contenus, est en fait un impôt privé que les consommateurs payent indirectement. (...). Nous payons pour la publicité chaque fois que nous achetons un produit, et nous couvrons ainsi indirectement les coûts de la persuasion exercée pour nous le vendre.


Au risque d'être un peu barbante (mais j'assume), j'insiste sur la nécessité d'une prise de conscience des lecteurs-consommateurs. Où achetons-nous? Comment achetons-nous? Où va l'argent que nous dépensons quand nous achetons un livre? Vaut-il mieux acheter en boutique ou en ligne? Sommes-nous si pressés de recevoir notre commande? Préférons-nous qu'un homme sache que nous avons acheté tel livre ou préférons-nous que tous nos achats en ligne soient enregistrés (quid de ces données bien utiles pour calibrer des fichiers de marketing ensuite?)? La révolution numérique risque d'accélérer les phénomènes de concentration, d'autant plus que de grands acteurs sont déjà très bien positionnés sur ce marché émergent. Il ne nous reste qu'à défendre les mots à notre manière... Lire L'argent et les mots est un bon début.


Pour aller plus loin :
Un article d'Acrimed sur cet ouvrage

La vidéo d'une conférence d'André Schiffrin sur l'avenir du monde de l'édition

Grimmy

dimanche 24 octobre 2010

Essai sur l'art de ramper, à l'usage des courtisans - Baron d'Holbach

Essai_sur_l__art_de_ramper.jpg Ce très court texte, au titre si évocateur, ne constitue pas à l'origine une œuvre en soi, mais est extrait de la Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d'Allemagne, de Grimm et Diderot. Il méritait bien, cependant, une édition à part entière. Nous retrouvons là l'ironie, la vivacité d'esprit et de langue, la férocité même, du siècle de l'Encyclopédie. La densité littéraire et la maîtrise de l'art rhétorique (antiphrases, métaphores, sens de l'aphorisme, balancements...) lui donnent une place de choix dans cette grande tradition du libelle satirique qu'on pourrait faire remonter à Lucien de Samosate.

Inutile ici, je pense, de parler des éditions Allia, dont la qualité bien connue rend la lecture de cette prose des plus agréables:

Il est quelques mortels qui ont de la roideur dans l'esprit, un défaut de souplesse dans l'échine, un manque de flexibilité dans la nuque du cou ; cette organisation malheureuse les empêche de se perfectionner dans l'art de ramper et les rend incapables de s'avancer à la Cour. Les serpents et les reptiles parviennent au haut des montagnes et des rochers, tandis que le cheval le plus fougueux ne peut jamais s'y guinder. La Cour n'est point faite pour ces personnages altiers, inflexibles, qui ne savent ni se prêter aux caprices, ni céder aux fantaisies, ni même, quand il est besoin, approuver ou favoriser les crimes que la grandeur juge nécessaires au bien-être de l'Etat.


Voyez donc quel mauvais esprit M. le Baron met dans ses propos. Pis, quel mépris: ainsi faire usage de métaphores animalières si dégradantes pour la dignité humaine! On a cherché querelle à M. Badiou pour moins que cela.

Il serait d'ailleurs injuste de ne pas célébrer dans ce billet nos reptiles démocratiques modernes. Quoi? tant d'éloges pour l'homme de cour de l'Ancien Régime, qui ne devait plaire qu'à UN seul souverain, faire sienne qu'UNE seule idéologie ; et pas un mot pour ces souples et insaisissables serpents qui depuis si longtemps glissent insidieusement dans les sentiers de l'Elysée? Quel affront! Vous n'imaginez pas quelle abnégation, quelle maîtrise de soi il leur a fallu pour faire don de leur auguste personne à la Nation, au mépris de tout Idéal. Et quelle dextérité, pour des serpents, de passer ainsi maître dans l'art du retournement de veste! M. le Baron d'Holbach ne nous en voudrait pas, je pense, de leur témoigner toute notre déférente admiration à la lecture son Essai.

Attila

samedi 20 mars 2010

Ni Dieu ni Maître - Blanqui

ADEN_NI_DIEU.jpg

C'est un livre publié par Aden dans la collection Opium du peuple que je vous présente aujourd'hui. La célèbre formule "Ni Dieu ni maître" avait été lancée par Blanqui à la face des puissants. Ce livre retrace l'origine de la formule, la remet en contexte et l'explique. La pensée de Blanqui est également présentée par des extraits de ses écrits.
Blanqui est né en 1805 et a passé la plupart de sa vie en prison (quasi 37 ans). Agité politique, il revendiquait le suffrage universel, l'égalité hommes-femmes et la libération des esprits.
L'édition proposée par Aden est belle (couverture à rabats, joli papier, marges confortables) et il est précieux de pouvoir accéder ainsi aux textes pour mieux appréhender la pensée de Blanqui, un beau plaidoyer pour le hic et nunc et contre l'exploitation.
L'introduction de Maurice Dommanget pose donc bien les bases pour une bonne compréhension des extraits suivants. C'est intéressant car souvent la formule de Blanqui est mal comprise.
Pour le reste, eh bien, j'ai trouvé cela succulent, dynamique et moderne. Blanqui ne mâche pas ses mots et je crois que même ceux qui ne partageront pas ses idées trouveront du plaisir en lisant sa prose.
Je vous quitte en vous en proposant donc un petit goût :

Où fleurit la débauche? En Italie, en Espagne, en Autriche, dans tous les pays papistes. Par le nombre des madones, on peut évaluer celui des prostitués. Partout, dévergondage et bigoterie sont mari et femme. Seule, peut-être, la Bretagne fait exception. Le climat y éteint la luxure, mais l'ivrognerie prend sa place.

Méthode essentiellement catholique pour arrêter la propagation d'une idée : l'extermination jusqu'au dernier de tous ceux qui la professent.

Si vous voulez un nom commémoratif du progrès, prenez celui de Gutemberg. Il a plus fait dans l'Histoire de l'humanité que tous les Luther du monde.

Grimmy

jeudi 28 janvier 2010

L'art nazi – Adelin Guyot – Patrick Restellini

›Uion En commençant ce billet, je suis en train de me dire que je vais peut-être un peu péter l'ambiance avec le sujet abordé... Si celui-ci vous met un peu les glandes, je vous prie de m'en excuser ! Il n'empêche, le bouquin est drôlement bien foutu et m'a sérieusement intéressé. Il est paru en 1996 à Bruxelles aux éditions Complexe, du temps précisément où celles-ci se trouvaient en Belgique et étaient encore indépendantes - mais là n'est pas le sujet.

Le titre ne laisse pas planer grand-mystère sur le contenu du livre. Le propos est particulièrement fluide et accessible, la démonstration rigoureuse et argumentée, les illustrations toujours pertinentes et bien commentées. Le livre s'articule autour de deux grandes parties: « Goebbels et la nazification de la culture » et « L'art nazi, un art de propagande ».

La nazification de la culture sous l'impulsion du ministre de la propagande du Reich passe par un rejet féroce de la culture de Weimar et des avant-gardes du début du siècle, considérées comme la manifestation d'une décadence « juive ». D'où l'émergence de la notion d'art dégénéré, Entartete Kunst, stigmatisant les œuvres antérieures au Reich vues comme des symptômes de la dégénérescence de la race.

Dans le même temps, les autorités nazies manifestent leur volonté de créer un art et une culture nouveaux qui se rattacheraient aux prétendues traditions séculaires de la terre allemande (bucolisme, patriotisme, sens du sacrifice...) sur des bases (anticommunisme, antisémitisme, anticapitalisme) capables de créer l'homme nouveau, l'Übermensch. L'attachement à la terre qui se manifeste dans un nombre considérable d'œuvres est un aspect de l'idéologie nazie qui m'avait jusque là échappé: on représente des familles de paysans unies sous l'autorité d'un patriarche, des Vénus campagnardes dénudées, des travailleurs de la terre en train de la faire fructifier... Hitler jugeait en effet que les campagnes allemandes étaient le seul élément « sain » du régime, le seul ayant su préserver la pureté de la race et l'intégrité des traditions germaniques. De la matière à réflexion, donc, pour qui a vu le dernier opus de Michael Haneke, Le Ruban blanc...

Par ailleurs, l'art du IIIe Reich se place sous le patronage de la « Grèce éternelle » en adoptant les lignes épurées et froides d'un ordre dorique revisité et qui se veut intemporel, ce avec pour objectif d'élever le Reich au rang d'Allemagne éternelle. Hitler d'ailleurs pense ses réalisations architecturales, dès leur conception, en termes de ruines: Albert Speer, architecte officiel du régime, élabore dans cette optique une théorie de la « valeur des ruines d'un édifice ».

Devant l'impossibilité de l'architecture moderne d'inspirer, pour des édifices construits selon les techniques les plus avancées, un sentiment de fierté et d'héroïsme – comme le faisaient si bien les monuments du passé tant admirés par Hitler, l'architecte préconise l'utilisation de matériaux aptes à résister aux intempéries et la construction de murs capables de résister à la force du vent sans bénéficier de l'appui des toits et des plafonds.

On l'aura compris, toute la création artistique de l'ère nazie est éminemment politique dans la mesure où elle est en même temps systématiquement propagande. Des sculptures énergiques d'Arno Breker ou de Joseph Thorak aux tableaux réalistes et campagnards de Seep Hilz, des réalisations architecturales démesurées et mégalomanes d'Albert Speer aux films de Leni Riefenstahl, toutes les œuvres nazies ayant les faveurs du régime bénéficient de son appui inconditionnel et de ses largesses. A ce titre, l'exemple de l'utilisation du cinéma est impressionnant. Ainsi, pour réaliser Olympia, qui célèbre les Jeux Olympiques de Munich de 1936,

La cinéaste Leni Riefenstahl obtient l'exclusivité de filmer les Jeux et se voit octroyer des moyens financiers et techniques gigantesques pour la réalisation du film par le ministère de la Propagande. En effet, la cinéaste utilisera 400 000 mètres de pellicule, des caméras automatiques suspendues à des ballons lâchés au-dessus du stade, des caméras sous-marines pour filmer les épreuves de plongeon, etc.

Du coup, ce livre interroge constamment les rapports du nazisme avec la notion de modernité, trouvant en cela des échos très contemporains. D'un côté en effet l'idéologie nazie récuse toute notion de modernisme dans l'art: l'Etat n'autorise que les formes artistiques qu'il a validées a priori, donc sans danger pour lui, et qu'il juge accessibles immédiatement aux masses, donc négations de toute forme d'avant-garde. D'un autre côté, et ce malgré le discours officiel qui vilipende les réalisations de la ville bourgeoise, industrielle et capitaliste, le Reich mobilise tous les progrès techniques de la modernité pour mettre les esprits en coupe réglée: utilisation intensive du cinéma, de la radio, de techniques de construction de pointe, d'affiches de propagandes directement inspirées des publicités commerciales américaines de l'époque.

Dès 1925, Hitler écrivait dans Mein Kampf:

L'art de la propagande consiste à être capable d'éveiller l'imagination publique en faisant appel aux sentiments des gens, en trouvant des formules psychologiquement appropriées qui attireront l'attention des masses et toucheront les cœurs.

Attila

vendredi 22 janvier 2010

LQR La propagande du quotidien - Eric Hazan

LQR1.JPG

Si vous aussi, vous êtes fatigués par les discours vides de sens que l'on nous sert à longueur de media, ce livre est fait pour vous. Si vous ne l'êtes pas, il est aussi fait pour vous, ne serait-ce que pour mettre en lumière l'emploi fallacieux de termes qui sont entrés dans notre quotidien, non pas parce que nous les utilisons, mais parce que nous en sommes matraqués.

Conçu par Eric Hazan et édité par Raisons d'agir (maison d'édition fondée par Pierre Bourdieu), LQR recense et met en lumière les dérives de la langue médiatique, cette novlangue que nous ne parlons pas mais entendons régulièrement.

La prépondérance de l'adjectif « social » (dans des expressions comme « plan social » pour « plan de licenciement », « la question sociale », « le débat social » et j'en passe), le retour à tout va de l'adjectif « citoyen », l'emploi de termes issus du marketing (« coach », « manager »), tout ceci est analysé par la plume d'Eric Hazan, qui relève, comme l'avait fait Victor Klemperer pour la langue du Troisième Reich, les spécificités d'une langue artificieuse qui nous entour(loup)e.

J'aimerais juste brièvement insister sur la qualité de cet ouvrage, en trois points :

  • la forme (l'objet livre) : il s'agit d'un petit livre de poche, avec une couverture simple, sobre mais recherchée. le papier utilisé n'est pas trop blanc, les marges existent et le texte respire. Les notes sont présentées agréablement. Aucune erreur ortho-typographique ne m'a sauté aux yeux (ce n'est pas que je les traque mais aujourd'hui, il est assez rare de n'en voir aucune dans des livres). Le travail de l'éditeur est très appréciable. Franchement, pour 6 euros, ce n'est pas la norme de voir un tel souci du respect ortho-typo et du confort du lecteur.
  • la forme de l'essai : les propos d'Hazan sont très bien structurés et exprimés avec fluidité.
  • le fond : j'ai beaucoup aimé également, car les sources sont données et les propos argumentés. La partie qui m'a le plus intéressée, c'est quand il aborde une étude de Nicole Loraux sur l'Athènes classique (La Cité divisée) et la met en parallèle avec notre société. C'est très bien vu, habilement amené et apporte une réelle mise en perspective. Finalement, même ceux qui ne seront pas de l'avis de l'auteur (et du mien) apprendront des choses à la lecture de ce livre.

Je le conseille donc vivement : LQR est un ouvrage qui peut faire partie du barda de (l'auto)défense intellectuelle. En voici un extrait :

Il n'y a plus de pauvres mais des gens modestes, des conditions modestes, des familles modestes. Être orgueilleux quand on n'a pas d'argent n'est pas pour autant interdit, mais cette façon de dire implique au moins une certaine modération dans les exigences.

N.B. : Eric Hazan est aussi un éditeur engagé, fondateur de La Fabrique. J'ai eu l'occasion d'assister à une rencontre où il était présent et il s'est montré respectueux de tous et disponible. Il avait été invité à choisir un court-métrage à projeter à l'issue de la rencontre et nous avait offert la découverte d'un film documentaire tourné avec peu de moyens : N'entre pas sans violence dans la nuit. Un choix à l'image de ses propos et engagements.

Grimmy

samedi 16 janvier 2010

Le Spleen d'Apollon - Didier Rykner

Un avis sur la délocalisation du Louvre à Atlanta, à Lens, à Abu Dhabi ? Sur les énarques qui trustent les directions de grands établissements culturels ou patrimoniaux, comme Versailles ? Si non - ou même si oui, d'ailleurs - je vous conseille de jeter un œil sur cet essai de Didier Rykner (1), édité par Nicolas Chaudun en 2008.

rykner_spleen.jpg

Cette fois encore, le sous-titre est capital: l'ouvrage nous parlera de Musées, fric et mondialisation. Nous pouvons d'ailleurs laisser l'auteur lui-même en exposer le point de départ:

Ce livre est né d'un constat: l'instrumentalisation toujours croissante des musées par nos dirigeants qui négligent la vocation culturelle de ces établissements pour les transformer en outils au service de la politique, de la diplomatie ou d'intérêts économiques.

D'aucuns à coup sûr prétendront que l'argumentation de l'auteur est grossièrement orientée, voire victime de mauvaise foi et de rigidité d'esprit. A moi en tout cas elle est surtout apparue désarmante de bon sens. Car elle met au jour cette tendance de fond - inaugurée dans les années 90 par le Guggenheim de New-York exporté à Bilbao - qui voit des établissements culturels de renom engendrer des labels, des marques, en un mot se transformer en ce que M. Rykner appelle des multinationales de la culture. Si cette « rupture » fut en son temps honnie par la communauté culturelle internationale, elle semble désormais acceptée, sinon devancée et encouragée par le parangon des musées, i.e., vous l'avez compris, le Louvre.

Comment par exemple ne pas se montrer surpris, sinon choqué, face au déplacement d'œuvres des plus fragiles aux 4 coins du monde pour servir les expos-spectacles-événements qui se multiplient mais n'apportent rien à l'étude de l'histoire de l'art ? Face à la mise en concurrence des établissements qui subvertit les principes d'échange et de prêt ? Face, enfin, à la remise en cause fondamentale de la définition même du musée ?

Un musée est d'abord constitué d'une collection permanente. Il est nécessaire de répéter cette évidence. Elle en forme le cœur, la raison d'être. Sans collection permanente, le musée n'existe pas et n'est plus qu'un centre d'exposition.

Revient donc sous une autre forme cette question centrale qui devrait un peu plus hanter le débat public : tout est-il marchandable ? En l'espèce ici : qu'en est-il des vieilles missions de service public (pardon pour le gros mot) sur lesquelles nos établissements culturels se sont construits ? A savoir : la conservation du patrimoine, son étude, sa mise à disposition du plus grand nombre ?

Que l'Etat mène un tel projet sur ses propres collections, qu'il applique les lois qu'il est censé faire respecter et qu'il se comporte comme on est en droit de l'attendre, c'est-à-dire en mécène désintéressé, uniquement soucieux du bien des citoyens, rien n'empêche d'y rêver.

Attila

(1) Fondateur de La Tribune de l'Art.

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