Les feuilles pas mortes

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mercredi 25 avril 2012

L'Argent et les mots - André Schiffrin

 André Schiffrin, après 20 ans passés à la tête de Pantheon Books, dirige aujourd'hui The New Press. Il nous avait déjà livré son regard sur l'édition dans L'Edition sans éditeurs en 1999 et a publié plus récemment, aux éditions La Fabrique, L'argent et les mots.

Souvent quand on parle de littérature, on met souvent de côté la question financière (que ce soit la condition des auteurs ou les realia éditoriales) et c'est bien dommage car, que l'on en soit conscient ou non, nos lectures, les textes auxquels nous avons accès, en dépendent. Pour ceux qui aiment découvrir des textes qu'ils n'auraient jamais eu l'idée de lire, l'offre des bibliothèques publiques et des librairies indépendantes est primordiale (bon, je sais certains sites très populaires de vente en ligne ont des algorithmes performants et peuvent faire des suggestions pertinentes). Sans ces offres, de fait, on reste dans le domaine du connu ou du recommandé (par qui?).

Sans librairies indépendantes, l'avenir des éditeurs indépendants est bien sombre. Sans éditeurs indépendants, la production risque d'être grandement lissée et la bibliodiversité menacée. En s'appuyant sur ce qui s'est concrètement passé aux States et dans d'autres pays, André Schiffrin propose dans L'argent et les mots des pistes afin de comprendre les mécanismes en jeu et sauvegarder l'indépendance de l'édition, de la presse, de la librairie, du cinéma.En voici quelques extraits :

La tendance est à produire moins de livres en se limitant à ceux qui ont le plus fort potentiel commercial et en éliminant des pans entiers de ce qui avait fait l'identité des différentes maisons d'édition. J'ai dit un jour en plaisantant que l'on était passé de l'infanticide, en laissant tomber les nouveaux titres sans grands espoirs de vente, à l'avortement, en dénonçant les contrats de livres existants qui n'étaient plus considérés comme financièrement valables. Aujourd'hui, on en est à la contraception : on fait en sorte que de tels titres n'entrent plus du tout dans le processus de production.


La hausse des loyers n'est pas la seule cause de cette chute effondrement du nombre de librairie.... L'autre grande explication est qu'aux Etats-Unis il n'existe pas de loi imposant le prix unique du livre comme en France (la loi Lang) et dans d'autres pays européens. Les chaînes peuvent donc s'installer sans scrupule juste à côté de leurs concurrents indépendants et les couler progressivement en vendant les livres à des prix très inférieurs - après quoi, ils augmentent leurs tarifs.


Les générations actuelles ont été élevées avec l'idée fallacieuse que la publicité dans la presse, la télévision, et maintenant Internet garantit un contenu "libre". C'est un cliché commun que de demander combien coûteraient les kilos de l'édition dominicale du New York Times sans la publicité qu'elle contient. Je dirais au contraire que la publicité, loin de garantir la liberté des contenus, est en fait un impôt privé que les consommateurs payent indirectement. (...). Nous payons pour la publicité chaque fois que nous achetons un produit, et nous couvrons ainsi indirectement les coûts de la persuasion exercée pour nous le vendre.


Au risque d'être un peu barbante (mais j'assume), j'insiste sur la nécessité d'une prise de conscience des lecteurs-consommateurs. Où achetons-nous? Comment achetons-nous? Où va l'argent que nous dépensons quand nous achetons un livre? Vaut-il mieux acheter en boutique ou en ligne? Sommes-nous si pressés de recevoir notre commande? Préférons-nous qu'un homme sache que nous avons acheté tel livre ou préférons-nous que tous nos achats en ligne soient enregistrés (quid de ces données bien utiles pour calibrer des fichiers de marketing ensuite?)? La révolution numérique risque d'accélérer les phénomènes de concentration, d'autant plus que de grands acteurs sont déjà très bien positionnés sur ce marché émergent. Il ne nous reste qu'à défendre les mots à notre manière... Lire L'argent et les mots est un bon début.


Pour aller plus loin :
Un article d'Acrimed sur cet ouvrage

La vidéo d'une conférence d'André Schiffrin sur l'avenir du monde de l'édition

Grimmy

mercredi 29 février 2012

L'appât - José Carlos Somoza

appat.jpg José Carlos Somoza est un auteur que j'avais découvert et apprécié grâce à La Caverne des idées, aussi quand j'errai désoeuvrée dans une librairie et que je vis son dernier opus (bon, c'était il y a bien 4 mois), je l'ai acheté, malgré la remarque d'Attila : "Tu prends ça?" (grosse moue devant la couverture). C'est vrai que la couverture ne nous appâte pas vraiment (en même temps, objectivement, c'est une bonne couverture : du rouge, du sombre, un univers fantastique et un sein qui pointe, ça peut ramener du chaland) mais connaissant Somoza, je ne prenais pas grand risque.

D'ailleurs le risque en valait la chandelle car j'ai passé un bien agréable moment avec ce roman qui nous entraîne dans une ambiance madrilène post-post-moderne, dans une sorte de thriller bien ficelé (j'aurais pu écrire haletant mais c'eut été un peu trop publipub) et regorgeant de références shakespeariennes. En somme, un roman divertissant qui se révèle être un bel hommage (ou une déclaration d'amour si vous préférez) au théâtre, et plus particulièrement au théâtre shakespearien. En tous cas, cela m'a donné bien envie de relire ou de revoir des pièces de théâtre.

Je ne vous ai donc toujours pas dit de quoi parlait ce roman : de théâtre, de masques, de pulsions, de types, de crimes et d'amour, le tout à travers la course contre la montre que mène Diana Blanco, appât professionnel formée à la technique des "masques", afin de protéger sa jeune soeur d'un monstrueux méchant.

L'homme semblait normal, ce qui me fit penser qu'il était dangereux. Sa maison, ou celle où il me conduisit en la présentant comme telle, donnait la même impression de normalité excessive : (...). L'intérieur sentait le propre et était rangé, ce qui m'intrigua également. Il m'avait dit qu'il vivait seul, et tout cet ordre chez un homme seul était inquiétant.

J'étais un monstre, et je le savais. C'était mon travail. (...). A la surface comme à l'intérieur, je devais être ce que le monstre souhaitait obtenir quand il mordait.

Le psynome ne peut être feint ou dissimulé : notre plaisir est une formule mathématique. Même si on essayait, les ordinateurs le découvriraient. Et quand la philia du délinquant est déterminée, nous les appâts nous réalisons des masques pour l'attirer.


Grimmy

jeudi 16 février 2012

Lettres d'insultes, mon guide pratique de correspondance institutionnelle et commerciale - John-Harvey Marwanny

lettresinsultes.gif Pour le premier billet de l'année (pff, nous nous sommes tous deux perdus au fin fond de la webosphère ces derniers temps), je tenais à vous présenter un petit guide très utile (si si) qui vous enseignera comment répondre à votre banquier qui vient de vous faire une offre exceptionnelle (quoi un crédit voiture à 20% de taux d'intérêt alors que vous n'avez pas le permis, c'est plutôt cool non?), ou encore comment remercier l'anpe (on peut actualiser avec Pole emploi) de son aide incommensurable, ou même votre proprio, patron ou encore le misérable qui squatte votre douillet palier.

Bref, du pratique, usuel, fonctionnel, édité par Marwanny corporation... Les lettres sont accompagnées de photos kitchissimes d'un homme qui se déguise pour représenter chaque destinataire, que demander de mieux. Et tout ça, pour cinq euros (moins que pour un croque-monsieur-salade pas terrible avec un cheveu dedans, mais là je dévie, pardon).

Je vous laisse juger de la plume acérée de notre maître es correspondance :

Salut les Schtroumfs, c'est Gargamel qui vous écrit!
Je viens de trouver du boulot, lala la Schtroumfs-lala! (...) Quand je pense que j'ai eu le putain de malheur d'oublier un de ces entretiens bidons et que j'ai dû chier une lettre pour me justifier auprès de branleurs comme vous, ça me scie la nouille en petits morceaux.

(...) une chance sur 14 millions de gagner le gros lot à votre connerie de jeu chiasseux ! Une chance sur 14 millions ! Autant dire que j'ai plus de chances de me faire enculer par un castor pendant mon footing!

De surcroît, vous embaumez chaque nuit l'étage de l'immeuble que vous usurpez d'une odeur d'alcool frelaté. Sont-ce vos maquereaux au vin blanc qui coulent sur le marbre de notre belle bâtisse ou vos bouteilles de vin de table qui, renversées, glougloutent?


Grimmy

mercredi 14 décembre 2011

Charb n'aime pas les gens - Chroniques politiques 1996-2002 - Charb

charb.jpg Je ne suis pas une lectrice de Charlie hebdo (jamais vraiment accroché) et n'avais donc pas lu les chroniques qu'y publie Charb avant de m'attaquer à ce recueil de chroniques édité chez Agone.

La consommation, les guerres, le sexisme, le racisme ordinaire, la bêtise, tout est villipendé par le satiriste, et on ne peut que hocher la tête en se disant que oui, c'est bien vu, en effet. On ne peut que rire (jaune) également car les billets d'humeur (parfois bileuse) révèlent une plume féroce, drôle. On rit d'autant plus jaune qu'avec le recul, on se dit que c'était déjà comme ça il y a dix ans... Sauf que maintenant, c'est encore pire, non?

Bref, au départ, juste après avoir terminé la lecture de ces chroniques, je me disais que finalement, on pouvait plutôt dire que Charb aime trop les gens, d'où son "indignation" contre la bêtise. Bon... (silence, raclement de gorge, sourire), c'était sans compter sur mes petites investigations sur le Net qui me laissent bien perplexe. Yep, je suis assez perplexe car les textes sont sans compromission alors que la lecture de quelques articles assez fouillés semblent révéler que leur auteur n'est pas IRL aussi intègre que dans ses textes (ce n'est pas le premier ni le dernier me direz-vous). En dehors des histoires autour du journal (je vous invite à lire cet article d'Acrimed), je suis gênée par l'affaire Siné (ok, ça a à voir avec le journal mais cela va au-delà, je crois) et par le fait qu'il ait participé, en tant que dessinateur de plateau à une émission de Marc-Olivier Fogiel sur M6. Bon, je sais qu'il faut bien bouffer mais tout de même, après avoir lu les chroniques, c'est un peu fortiche de voir que l'auteur accepte ce type de mascarade (j'ai jamais vu l'émission mais bon, sur le principe). Bref, j'ai bien quatre TER ou trains corail de retard sur tout ça (ou même dix diligences), mais je suis un peu partagée sur l'homme. Enfin, tout ça n'enlève rien à son talent de chroniqueur, morceaux choisis (presque aléatoirement) :

Des journalistes de quotidiens locaux ou régionaux, j'en ai fréquenté. Par intérêt, par lâcheté, parce qu'il faut bien vivre, ils se sont résignés à vivre à genoux. Qu'ils apprennent donc maintenant à vivre fauchés. C'est plus difficile mais c'est moins honteux.

Il y a deux types de journaux honnêtes. Il y a ceux qui ne vivent pas du tout de la publicité et il y a ceux qui ne vivent que de la publicité. Au moins, on est sûr que le journal aux mains des annonceurs est une merde. Aucune ambiguïté, c'est marqué dessus : "Je suis vendu." Le journal qui ne peut vivre sans pub mais dont la pub ne représente pas 100% de ses revenus se targue d'être indépendant, insensible aux pressions des annonceurs. (...). Qu'un quotidien dépende à 100% de la pub ou bien à 40%, la situation est la même. Sans pub, Metro et Vingt Minutes ne vivront pas. Sans pub, Libération et Le Monde crèvent. Qu'il soit gratuit ou payant, un quotidien est aussi libre que ses annonceurs le lui permettent.


Le jour où la misère ne dérangera plus personne, il faut que ce soit le jour où la misère n'existe plus et non pas le jour où on aura parqué tous les pauvres hors des centres-ville. Les pauvres font chier, et c'est tant mieux. L'exclu discret, invisible, effacé, qui laisse croire que la misère est supportable, est un agent du gouvernement.


Grimmy

lundi 12 décembre 2011

A quatre mains - Paco Ignacio Taibo II

aquatremains.jpgAuteur hispano-mexicain, Paco Ignacio Taibo II fait partie de ces auteurs qui ont réussi à m'intriguer juste par leur nom. Oui, déjà un nom à rallonge, avec un chiffre (dit-on "dos" ou "el segundo"? C'est "el segundo" en fait), c'est déjà un peu mystérieux (c'est qu'il y eut un Paco Ignacio Taibo I, qui était-ce? - son père, écrivain). Rajoutez à cela le fait d'être édité dans la collection Rivages noirs, d'avoir écrit une bio de Che Guevara et d'apparaître comme un "écrivain engagé" (oui, il y en a encore !), et vous comprendrez pourquoi j'achète ses livres, pour moi ou pour offrir.

Après avoir lu Jours de combat et Ces morts qui dérangent (écrit avec le sous-commandant Marcos), je me suis donc attaquée à A quatre mains (le roman, pas la BD, cela viendra). Comment décrire ce roman? En gros, c'est un néo-polar mexicain désabusé, drôle et bigrement bien construit (pour les fans de résumé, vous en trouverez un ). En détail, il faut le lire pour l'apprécier et je ne peux que vous en proposer plusieurs miettes apéritives. Si, en tant que lecteur, vous n'aimez pas les grosses ficelles-hameçons-aux-lecteurs, n'en avez rien à faire de vous identifier ou non aux "héros", n'attendez pas de bons sentiments et appréciez l'autodérision et la construction fine des récits, vous pouvez courir chez votre libraire (profitez-en, avant que la TVA ne passe à 7%), en attendant, les miettes ! :

Toute ressemblance avec la réalité est de la responsabilité de la réalité qui d'ailleurs, comme l'a bien noté Paco Urondo, est de plus en plus étrange ces temps-ci.


Son anglais était toujours aussi primaire. Il semblait l'avoir appris dans une méthode conçue par Tarzan avec l'aide d'Erich von Stroheim.


Le gros refusa la cigarette que je lui offrais. Il ne fumait pas en travaillant, expliquant que cela le rendait nerveux. Heureusement qu'il travaillait peu et fumait dans toutes les autres occasions. Une fois, je trouvai même ses cendres à côté du siège des W-C chez moi à Los Angeles : il ne voulut jamais s'en expliquer, malgré toute la délicatesse de mes questions : fumait-il pendant qu'il chiait?


Il fallait être foncièrement bête pour penser que la vie finissait à quatre-vingts ans, se dit Longoria, et idiot, évidemment, pour penser qu'elle ne commençait pas avec le premier sanglot. Il lui restait deux possibilités : continuer son combat à mort contre l'Etat ou devenir poète. Il n'était pas sûr que la poésie fût ce qui lui convenait le mieux.


Ah oui, je vous conseille aussi la lecture de cette analyse de Nicolas Balutet, parue dans la revue L'Art d'aimer. Elle ne parle pas en détail de "A quatre mains", mais met bien en évidence le jeu entre le réel et la fiction que met en place Paco Ignacio Taibo II (Pit II pour les intimes) dans ses romans, afin de dénoncer le réel. Je vous invite également à consulter l'article réalisé sur le futur regretté Bibliosurf :http://www.bibliosurf.com/Paco-Taibo-II.

Bon, j'hésite un peu mais ne résiste pas à vous proposer aussi de lire cette interview de Pit II, où il affirme le pouvoir de la littérature :

Je suis ce que je lis. Et dire que la littérature fait partie d’une autre dimension est complètement erroné : la littérature c’est la vie, et pas autre chose. Il n’y a pas le monde fantastique d’un côté et le monde réel de l’autre. Lire c’est une partie du monde réel, ça s’incorpore au monde réel. Je suis que je suis parce qu’à l’âge de cinq ans, je lisais Robin des bois. De la même manière que je suis qui je suis parce que je pense que le président du Mexique est un idiot. Lire, c’est une partie d’être.


Et puis, ici, vous trouverez des anecdotes bien drôles sur ses éditeurs, bon, maintenant, je sors, promis.

Grimmy

mercredi 7 décembre 2011

Petite vie des grands hommes - Laetitia Bianchi

petitesvies.jpg Petites vies des grands hommes est un livre qui se picore. A travers l'énumération de faits quotidiens, Laetitia Bianchi dresse des portraits en creux d'hommes qui ont marqué l'Histoire (allez, je me fais plaisir avec un beau H majuscule).

Dans cette édition 2011 (la première édition, parue en 2010, fut rapidement épuisée), vous trouverez les biographies de Malraux, Frédéric Le Grand, Hemingway, Nerval, Mao, Liszt, Verlaine, Louise de Vilmorin, Ben Laden, Diderot, Jules Verne, Sade, Léonard de Vinci, Machiavel, Proust.

Vous pouvez d'ores et déjà vous faire une idée sur ces "petites vies" en allant vous promener sur le site de l'éditeur félin, Le Tigre : http://www.le-tigre.net/-Petite-vie-des-grands-hommes-.html. Après, pour les plus curieux, le livre est à 6 euros (c'est moins qu'un titre de presse paparazzi-people type Melmangedesnouilleschinoiseslemidi non? Non. Bon, tant pis, mais c'est plus "classe" et sans pub), chez votre libraire préféré.

De ma première lecture de cet opuscule (oui, j'aime bien ce mot un peu désuet), je retiens surtout que décidément, Hemingway n'était pas quelqu'un de fréquentable et que Nerval me touche toujours en plein coeur.

En décembre 1933, Hemingway tue trois lions, un buffle et un rhinocéros au Kenya. Hemingway tombe malade lorsque Thompson abat un rhinocéros dont la petite corne est plus grande que la grande corne du sien.


1947 : Hemingway interrompt une tortue en train de forniquer et la met sur le dos sur son bateau, où elle devient violette et meurt.

Je vous avais prévenus qu'il n'était pas fréquentable.

1841 : première crise de folie. Nerval promène un homard vivant au bout d'un ruban bleu dans les jardins du Palais-Royal - En quoi un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas...



Grimmy

dimanche 27 novembre 2011

El ùltimo lector - David Toscana

el-ultimo-lector.jpgDavid Toscana est un auteur mexicain né en 1961, dont les ouvrages sont influencés par Borges, Cervantès, Onetti.

Je ne connaissais pas cet écrivain avant de lire El último lector, dans sa version française, traduite par François-Michel Durazzo et éditée par Zulma (avec encore une fois, une très belle couverture). Ce fut une agréable découverte car El último lector fait partie de ces romans intelligents qui réfléchissent (sur) la littérature, sans - et son originalité réside peut-être là- recourir à des personnages récurrents tels que l'écrivain, l'enseignant, etc. Non, là, el último lector, celui qui lit et élit les ouvrages est un bibliothécaire un peu particulier, un homme seul prénommé Lucio, dont la bibliothèque n'est absolument pas fréquentée et qui vit dans un petit village à l'abandon, Icamole. Un bibliothécaire sans lectorat qui ne brûle pas les livres qui le déçoivent (avec des critères bien à lui), mais qui les offre aux cafards, de la même manière que l'on pouvait sacrifier certains êtres en les jetant dans la fosse aux lions.

Ce lecteur perdure dans un village qui se meurt (sans littérature, la vie semble bien morne), dont l'(in)activité sera troublée par la découverte dans le puits de Remigio, le fils de Lucio, du corps d'une petit fille bien habillée et soignée. Que faire de ce corps? Comment s'en débarrasser sans être inquiété? Qui a déposé ce cadavre dans ce puits? Ces questions ne trouveront pas leur réponses, s'il y en a, dans l'enquête rondement menée par des détectives, mais dans les livres que connaît Lucio.

La littérature, la lecture, les interprétations, le rêve, la fiction et la réalité (qu'elle soit fictive ou historique), tout cela s'entremêle habilement dans le roman de David Toscana, créant ainsi une belle ode à la création littéraire.

Je vous invite à consulter la présentation du roman sur le site de l'éditeur, ainsi que cette note de lecture sur le site du CNL. Enfin, cette interview de l'auteur, en espagnol, nous éclaire également sur son rapport à la littérature.

Si une seule de ces femmes d'Icamole s'intéressait aux livres, les choses seraient différentes. Je viens voir quel livre vous me recommandez, don Lucio, et j'en profite pour vous apporter quelques tacos. Ou bien : Ma mère m'a envoyée chercher un roman et m'a demandé de vous apporter cette soupe. C'est comme ça pour les prêtres. Ce devrait être pareil pour moi.


Et l'insistance de Lucio se retourna contre lui, car lorsque le jour de l'ouverture de la bibliothèque eut lieu, les gens avaient déjà mille raisons d'être contre les livres : Les romans ne racontent que des choses qui n'existent pas, des mensonges. Si j'approche ma main du feu et que je me brûle, lui dit un homme, je me brûle. Si je me prends un coup de couteau, je saigne. Si je bois de la tequila, je me saoûle, mais un livre, ça ne fait rien, à moins qu'on me le jette à la figure! Ce raisonnement fit rire les gens et l'affaire fut entendue.


Je lis les livres un à un avant de décider si je les range sur les étagères ou si je les envoie en enfer. Ne me donnez pas d'explications, dit-elle, il y aura toujours plus de livres que de vie. Les imprimeurs pourraient faire grève pendant dix ans, personne ne le remarquerait. Savez-vous que, sur vingt-huit pages publiées, on n'en lit qu'une? Car il y a des livres qu'on offre à des gens qui ne lisent pas, d'autres échouent dans une bibliothèque sans lecteurs, on en achète pour remplir des étagères, certains sont offerts pour l'achat d'un autre produit, le lecteur se lasse dès le premier chapitre, ils ne sortent jamais de l'entrepôt de l'éditeur, ou bien les livres sont achetés sur un coup de tête.


Grimmy

mercredi 23 novembre 2011

Lettrines 1 - Julien Gracq - bis

rion L'avantage des blogs, c'est que leurs auteurs peuvent se permettre de commenter deux fois le même titre. Je ne me prive pas de cette possibilité en écrivant ce petit billet sur Lettrines de Gracq, dont je viens d'achever le premier tome.

Attila vous a déjà fait part de son avis sur ce petit bijou. Je crois que nous sommes tous deux conquis par l'auteur, dont la plume enchante une réflexion toujours juste, magnifiquement ciselée.Des lettrines se dégage un regard lucide, une personnalité bien plus qu'attachante, qui donne envie de poursuivre l'exploration du continent gracquien (et pourtant, j'ai connu un départ difficile avec la lecture imposée, dans de mauvaises conditions, du Rivage des Syrtes)

Je ne sais que dire pour inciter à la lecture de cet ouvrage si ce n'est qu'il allie intelligence, variété et humour, qu'il donne envie de lire (et de relire), qu'il donne toute sa noblesse au livre (et puis, un livre de chez Corti, c'est toujours un beau cadeau à (s')offrir - oui Noël approche à petits pas). Vous pouvez vous y plonger ou y picorer quelques réflexions. En voici quelques unes, en guise d'apéritif :

Le problème qui m'intrigue quelquefois, ce n'est pas que Rimbaud se soit tu : c'est l'extraordinaire absence d'orgueil devant le don accordé ou retiré qui permet à Nerval de signer les Odelettes à côté des Chimères.


Psychanalyse littéraire - critique thématique - métaphores obsédantes, etc. Que dire à ces gens, qui, croyant posséder une clef, n'ont de cesse qu'ils aient disposé votre oeuvre en forme de serrure?


La littérature pacifiste d'après-guerre (d'après la guerre de 1914) mettait ses complaisances à développer le thème suivant; quand les Etats seront gouvernés non plus par des généraux et des marchands de canons, mais par des enfants du peuple qui auront fait quatre ans de tranchée dans la piétaille, on sera tranquille, on ne verra plus jamais ça.
Moyennant quoi on a catapulté au pouvoir Mussolini et Hitler - l'un et l'autre anciens "Frontkämpfer" absolument typiques et se donnant pour tels - et on a vu. Cette constatation simpliste, sur laquelle il n'y a pas à ergoter, entache pour moi définitivement une oeuvre comme La Guerre de Troie n'aura pas lieu de bêtise distinguée.



Grimmy

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